Changer la serrure d’un logement occupé par autrui expose son auteur à des poursuites pénales lourdes. Que le geste vienne d’un propriétaire excédé par des loyers impayés ou d’un ex-conjoint en pleine séparation, porter plainte pour changement de serrure déclenche une mécanique judiciaire dont les conséquences ont été sensiblement aggravées ces dernières années.
Loi anti-squat de 2023 : des peines pénales rehaussées pour le changement de serrure
Les concurrents qui traitent ce sujet citent souvent l’article 226-4 du Code pénal dans sa version antérieure. La loi n° 2023-668 du 27 juillet 2023, dite loi anti-squat, a pourtant modifié la donne. L’introduction et le maintien dans le domicile d’autrui sont désormais punis de 3 ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende, contre 1 an et 15 000 euros auparavant.
Ce durcissement visait d’abord les squatteurs, mais le texte s’applique dans les deux sens. Un propriétaire qui pénètre dans le logement de son locataire pour remplacer le barillet commet une violation de domicile au sens du même article. Le niveau de risque pénal a donc triplé en quantum de peine.
En parallèle, l’article 226-4-2 du Code pénal, issu de la loi ALUR puis consolidé par la loi ELAN, cible spécifiquement le fait de forcer un occupant à quitter les lieux en changeant les serrures ou en coupant les fluides. Ce délit d’expulsion illégale prévoit jusqu’à 3 ans de prison et 30 000 euros d’amende pour le bailleur qui agit sans titre exécutoire.

Violation de domicile et expulsion illégale : deux qualifications pénales distinctes
Beaucoup confondent ces deux infractions. Elles peuvent pourtant se cumuler, et porter plainte pour changement de serrure peut déclencher l’une, l’autre, ou les deux.
Violation de domicile (article 226-4 du Code pénal)
Elle sanctionne le fait de s’introduire ou de se maintenir dans le domicile d’autrui par manoeuvres, menaces ou contrainte. Changer la serrure puis entrer dans le logement occupé constitue une manoeuvre au sens de ce texte. Le locataire n’a pas besoin de prouver un préjudice financier : l’atteinte au droit au domicile suffit.
Expulsion illégale (article 226-4-2 du Code pénal)
Elle vise le bailleur qui use de manoeuvres pour rendre impossible l’accès du locataire à son logement. Le changement de serrure en est l’illustration la plus fréquente, mais couper l’eau ou l’électricité relève du même délit. La loi exige un titre exécutoire délivré par un juge et le recours à un commissaire de justice (anciennement huissier) pour toute expulsion.
- Le propriétaire qui change la serrure pendant l’absence du locataire s’expose à la qualification de violation de domicile, même s’il est propriétaire des murs.
- Le bailleur qui remplace le cylindre pour empêcher le retour du locataire encourt en plus le délit d’expulsion illégale, avec une peine pouvant atteindre 30 000 euros d’amende.
- Un ex-conjoint qui modifie la serrure du domicile conjugal sans décision du juge aux affaires familiales risque la même qualification de violation de domicile.
Responsabilité civile du bailleur : indemnisation après un changement de serrure abusif
Le volet pénal ne représente qu’une partie du risque. Le locataire peut demander réparation du préjudice subi devant le juge civil, et les montants accordés ne sont pas symboliques.
Les tribunaux retiennent plusieurs postes de préjudice. Le trouble de jouissance couvre la période pendant laquelle le locataire a été privé de l’accès à son logement. Les frais d’hébergement engagés (hôtel, hébergement chez un proche) sont remboursables sur justificatifs. Le préjudice moral lié au stress et à l’atteinte à la vie privée est régulièrement indemnisé.
Un bailleur qui pensait régler un conflit locatif en quelques heures peut donc se retrouver condamné à verser des dommages-intérêts couvrant plusieurs semaines d’hôtel, en plus de la sanction pénale. La facture totale dépasse souvent le montant des loyers impayés qui avaient motivé le geste initial.
Porter plainte pour changement de serrure : la démarche concrète du locataire
Le locataire qui découvre sa serrure changée dispose de plusieurs leviers. L’ordre dans lequel il les active conditionne l’efficacité de sa démarche.
La priorité est de faire établir un constat par un commissaire de justice. Ce procès-verbal authentique documente la modification de la serrure, la date, l’impossibilité d’accéder au logement. Il constitue une preuve recevable devant toute juridiction, bien plus solide qu’une photo prise au téléphone.
Le dépôt de plainte s’effectue ensuite au commissariat ou par courrier adressé au procureur de la République. La qualification retenue sera généralement la violation de domicile, éventuellement complétée par l’expulsion illégale si le plaignant est locataire du bailleur incriminé.
En parallèle, une saisine en référé du tribunal judiciaire permet d’obtenir rapidement une ordonnance de réintégration. Le juge des référés peut ordonner la remise en état de la serrure sous astreinte, parfois dans les 48 heures suivant la requête. Le référé reste le moyen le plus rapide de récupérer l’accès au logement.

Locataire qui change la serrure : un cas de figure différent
La situation inverse existe aussi. Un locataire a le droit de remplacer sa serrure pour des raisons de sécurité, à condition de remettre le logement dans son état d’origine en fin de bail. La loi du 6 juillet 1989 lui garantit la jouissance paisible du logement, ce qui inclut le choix de son dispositif de fermeture.
En revanche, le propriétaire ne peut pas exiger un double des nouvelles clés en cours de bail. Le locataire n’a aucune obligation légale de lui en fournir un. Le bailleur qui entrerait avec un passe ou un double non autorisé commettrait lui-même une violation de domicile.
Le seul cas où le locataire s’expose à un litige concerne la restitution du logement. Si la serrure d’origine n’est pas remise en place à la fin du bail, le propriétaire peut retenir sur le dépôt de garantie le coût de la remise en état, à condition de le justifier par un devis ou une facture.
Le changement de serrure, quel qu’en soit l’auteur, reste un geste aux conséquences juridiques mesurables. Depuis la loi anti-squat de 2023, les peines encourues placent cette infraction au niveau d’un délit grave. Un propriétaire confronté à des impayés ou à un litige locatif a tout intérêt à passer par la voie judiciaire plutôt que de risquer une condamnation pénale et civile dont le coût dépassera largement celui d’une procédure d’expulsion régulière.